La vénusté décalée d'une Lilith décomplexée
Dieu que ce titre est long... mais il a cet avantage d'expliciter le sujet abordé dans ce billet. Alors non, je en vais pas vous parler de mes performances sexuelles, ni même vous montrer mes fesses ( enlevez tout de suite cette image de votre esprit, merci).
La perversion n'existe pas
Dénoncée par la majorité des médecins et des psychologues comme une notion périmée, la « perversion » repose sur le présupposé suivant : il y aurait des actes correspondant à une sexualité médicalement bonne et des actes « pervers » dénotant une sexualité anormale que l'on devrait soigner.
Mais qu'est-ce qu'une sexualité anormale ? Les médecins qui inventent cette notion au XIXè siècle, y regroupent des pratiques aussi différentes que le baiser, la masturbation, le sado-masochisme ou la position en levrette… Pour eux, la « perversion » désigne tout ce qui ne relève pas directement de la fécondation.
En 1882, dans Psychopathia Sexualis, l'inventeur de la sexologie - Krafft Ebing - recense plusieurs dizaines de cas cliniques de « malades sexuels ». Pour définir la perversion, Krafft Ebing part d'une norme : la pénétration vaginale, seule forme de sexualité admise par l'Eglise et l'Etat.
« Le membre viril est destiné à être introduit dans le vagin ; c'est indiqué par sa position et sa forme », affirme Krafft Ebing. Sous prétexte qu'anatomiquement, le phallus ne serait compatible qu'avec l'utérus, les médecins de l'époque condamnent la fellation et la sodomie.
Certains comme Ambroise Tardieu avancent même que ces pratiques contre-nature entrainent des malformations du pénis ou de la bouche ! Pour donner à leurs théories une apparence scientifique, ils font l'inventaire des plaisirs qu'ils appellent des « désordres » et posent en étalon la position sexuelle politiquement correcte : La position du missionnaire.
« La position de l'homme couché sur la femme a toujours paru normale dans notre civilisation, remarque Yves Ferroul, professeur à Lille d'histoire de la sexologie. Mais la rencontre d'autres civilisations a montré qu'il n'y avait là rien de naturel ». Dans certaines sociétés d'Afrique ou d'Amérique, les partenaires se couchent en effet sur le côté, face à face et aucun ne peut prendre sans scandale le dessus sur l'autre.
Mais notre culture judéo-chrétienne n'admet pas que la femme puisse avoir d'autre rôle que passif et soumis dans l'amour. Elle n'admet pas non plus qu'un homme se fasse chevaucher. Au XIXè siècle, et même encore à notre époque, aimer cette position est un symptôme de perversité. Pour Krafft Ebing, éprouver du plaisir en abandonnant le rôle actif à la femme ne peut être que le signe d'un tempérament masochiste, voire d'une nature homosexuelle !
Un homme, un vrai, ne doit pas subir les caresses, ni la langueur, ni l'émotion. Ce n'est pas viril. Et malheur à lui si, par-dessus le marché, il éprouve du plaisir en regardant sa femme (voyeurisme), en respirant son odeur (fétichisme), en lui mordant l'épaule (sadisme) ou – scandale - en lui faisant l'amour plus de deux fois par semaine (satyriasis) !
On le voit, le mot « perversion » n'a jamais eu d'autre réalité que morale et normative. Hélas, la morale a la vie dure. C'est seulement depuis 1974 que la masturbation ne fait plus officiellement partie des perversions recensées par le DSM (Diagnostic Statistical Manual of Mental Diseases).
L'Organisation Mondiale de la Santé ne supprime l'homosexualité de son chapitre « Troubles Mentaux » qu'en 1992.
Aujourd'hui remplacée par la notion - plus présentable – de « paraphilie » (« activité sexuelle inusitée pas nécessairement dangereuse »), la perversion reste un mythe persistant de notre société.
De nombreuses pratiques – autrefois considérées comme pathologiques - sont passées dans les mœurs, mais certains fantasmes restent stigmatisés : on continue d'appeler « malades », « déviants », « pervers » les amateurs de chaussures à talons hauts ou de déguisements érotiques.
Pourquoi ? Parce qu'il nous faut des « boucs émissaires, facilement repérables par les gardiens de la société, explique Yves Ferroul. On n'aurait plus qu'à mettre ces gens-là à l'écart du groupe, de sorte que tous les autres sauraient qu'ils sont normaux et hors d'atteinte de toute contamination ».
« De vrais pervers existent, conclut Yves Ferroul. Ce sont des femmes qui ne respectent pas la sexualité de leur conjoint. L'absence de toute complicité, de petites remarques comme « C'est bientôt fini ? », « encore aujourd'hui ! », « oui, mais vite fait » détruisent très vite la personnalité de leur compagnon.
Sont également pervers dans leur sexualité les hommes qui harcèlent leur compagne de leurs demandes sans tenir compte de leurs volontés et les amènent à perdre le goût du plaisir… ».
Note : Yves Ferroul est l'auteur de « Médecins et sexualités », un livre qui recense toutes les tentatives menées – particulièrement depuis le XVè siècle - par les théologiens et les « savants » pour légiférer les désirs.
Le Sexe Bizarre, par agnès Giard
publié aux éditions du Cherche Midi (Paris, 2004). Réédité aux éd Tabou (en 2010).