La vénusté décalée d'une Lilith décomplexée
Si il y a bien un auteur qui m'a empoigné dès les premières lignes, c’est bien lui, Bret Easton Ellis. Cet auteur américain à scandales a écrit son premier roman, Moins que zéro, alors qu'il était encore un jeune étudiant d'une vingtaine d'années. Dans ce premier roman incisif, il décrit avec une passion et une énergie foudroyante la jeunesse dorée californienne, un univers qu'il connait bien puisque c'est dans celui-ci qu'il a grandi. Ce roman à moitié autobiographique, raconte comment un étudiant de première année sur la coté est, retourne dans son Los Angeles natal pour les fêtes de fin d'années. Il y retrouve sa famille (dissoute) et surtout ses amis qui se perdent tous petit à petit dans la drogue, les fêtes, l'alcool et la prostitution. Poignant.
Le livre fut un succès immédiat, et promit au jeune auteur de s'immerger davantage dans le monde de paillette qu'est celui de la succès story à l'américaine : mannequins, fêtes en compagnie des plus grands, alcool, drogues. Bret Easton Ellis se confond un peu plus avec ses personnages. Son second roman, Les Lois de L'attraction, n'est pas moins un succès. L'histoire est celle d'un groupe d'étudiant pendant un année, dans une université qui ressemble étrangement à celle qu'a connut Ellis. On y suit leurs frasques sexuelles, leurs expériences souvent malheureuses avec l'amour, leurs déchéances. La plume de Ellis prend tour à tour une identité féminine et masculine, homo et hétéro, sage et débridée pour mieux nous entrainer dans un monde sans issu.
Dans Zombies, publié après Les Lois de L'attraction mais écrit bien avant son premier roman, Ellis propose des nouvelles relatant la vie (perdue) que l'on mène à LA, comme anticipation de ce qui sera développé dans les romans suivant.
L'auteur prétend avoir écrit American Psycho son troisième roman (mon préféré) en étant constamment sous l'effet de drogues. Il affirme même que sa main a été guidée par on ne sait quoi lorsqu’il écrivait, chapitre à après chapitre, la sombre histoire de Patrick Bateman. Celui ci, jeune trader américain à succès pendant les années Reagan, se plait à disséquer les jeunes filles dans son superbe appartement New yorkais. Ellis, toujours avec son langage acéré, cru, vif et déchainé, nous met face à l'horreur, à la schizophrénie d’une société que l'argent a rendu folle. Si Patrick Bateman est bien un terrible serial killer, le roman n'en est pas moins le crie d'agonie d'une société tout entière, une société sclérosée dont la décadence se confirmera dans le quatrième roman de Ellis, Glamorama. Sous ce titre à paillette se cache un récit presque aussi malsain que celui d'American Psycho. Une fois encore, Ellis nous entraine dans un univers morbide et déjanté, dans lequel un jeune homme "qui monte" se retrouve emporté malgré lui par un groupe de terroristes qui cache ses monstruosités par le biais de la mode, de l'argent et du succès. Là encore, Ellis écrit avec ses tripes, avec son sang presque et l'adrénaline prend le pas sur l'horreur.
Lunar Park (que je viens de commencer) apparait comme plus "sincère" puisque Ellis y parle de lui, à la première personne. Il parle de sa vie de débauche, du gouffre dans lequel le succès l'a plongé. Mais selon toute vraisemblance, ce roman qualifié d'autobiographique l'est moins que les fictions de l'auteur.
Bref vous l'aurez compris, j'aime B.E.Ellis, chacun de ces romans m'a plongé dans un monde où le malaise se dispute à la jouissance. On adore détester les protagonistes, on les jalouse comme on les redoute. Si l'univers qu'il nous présente est effrayant, il n’en est pas moins attirant et il en faut peu pour qu'on réalise à quel point il est proche d'une certaine réalité.
Ellis ne prend pas de pincette avec ses lecteurs, il les arrache brutalement à leur doux confort pour les pousser dans un récit sanglant, violent et sans tabou. L'adage Sex, drugs and rock & roll y est poussé à son plus haut degré, sans gènes et sans délicatesse car Ellis n'a pas peur des mots tranchants, des descriptions macabres et des spectacles déchirants.
Âmes sensibles s'abstenir car, quand on plonge dans un roman de Ellis, on s'expose à une violence qui risque de nous marquer pendant fort longtemps.