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4 février 2010 4 04 /02 /février /2010 08:00



Du 13 janvier au 21 février 2010, c'est l'artiste français Christian Boltansky qui a le privilège (et le défis) d'exploiter la nef du Grand Palais dans le cadre de la Monumenta. Intitulée Personnes, son aménagement est d'autant plus réussi qu'il semble cristalliser l'ensemble du travail de Boltansky au cours de ces 20 dernières années.

D'entrée de jeu, le visiteur est frappé par un bruit sourd et lancinant et un froid inhabituel. En arrivant dans la nef, celle ci nous est d'abord cachée par un haut mur composé de casiers rouillés et numérotés, comme autant de compartiments mortuaires dans une crypte.

Ambiance.

Une fois ce premier "obstacle" franchi, nous nous retrouvons dans cet immense espace, cernés par des bruits de machinerie. Partout au sol, des vêtements sont disposés en carré, ceux ci pourvus en leurs coins de piliers munis de petits haut-parleurs. Face à nous, une énorme pile de vêtements rompt avec l'impression de pesanteur que procure la disposition des habits. Près de cette montagne de vêtements, une grue en prend et en relâche quelques-uns, inlassablement.

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Au fil de notre parcours entre ces compartiments, on remarque que les vêtements sont de toutes natures, de toutes couleurs, pour enfants, femmes, pour l'été, pour l'hiver. En revanche, il n'y a que des hauts, ni pantalon, ni jupe. Notre marche est rythmée par des battements de cœur s'échappant des hauts parleurs, cœurs différents pour chaque compartiment. Pendant ce temps, la grue continue sa danse immuable en émettant un son qui ressemble à s'y méprendre à une longue plainte d'agonie.

Peu à peu, en traversant ce vaste univers, le visiteur s'imprègne de l'atmosphère et viennent à lui des questions, des souvenirs, des émotions. Celles-ci apparaissent sous différentes formes et ne sont pas toutes issues des mêmes causes. Chacun s'enfonce peu à peu en lui-même.

« Oppression », c'est le mot utilisé par l'artiste lui même pour parler du lieu, et c'est le mot juste. Car, dans ce grande nef froide, nous nous sentons cernés par ces vêtements qui sont autant de fantômes. A nous de les interpréter.

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Le titre de la manifestation est fondamental : Personnes. Quelles personnes? Plusieurs sens sont possibles : il peut s'agir d'une multitude d'anonymes, d'un seul être humain identifié ou ce mot peut tout simplement signifier le vide, comme quand on dit "il n'y a personne".

Que retenir?

Boltansky dit lui même que cette exposition pose des questions sans y donner de réponses. Car à ce genre de questions, il n'y a sans doute pas de réponse. Cela dit, je me permets d'émettre quelques hypothèses...

Boltansky est née à la toute fin de la seconde Guerre, ses parents ont fui Odessa et on sait qu'il a toujours été touché par le drame de la Shoah. Dans ce cas, peut être peut on interpréter Personnes comme cette foule de victimes déshumanisées par les nazis. Par ailleurs, on peut aussi y voir une référence plus personnelle, qui voudrait nous renvoyer à nos proches disparus, qui ne nous ont laissé que des objets (dans ce cas des vêtements) en guise de souvenirs....

Comme souvent dans ses œuvres, Boltansky invoque la double mémoire ; la mémoire collective et la mémoire individuelle. Dans le premier cas, il s'agit du souvenir des drames qu'a connue l'humanité plus ou moins récemment; la Shoah certes, mais aussi le 11 septembre, le tsunami, Haïti, le Darfour... auquel cas, ces vêtements renverraient à toutes ces victimes anonymes (d'où Personnes), désindividualisées, puis oubliées...

Dans le cas de la mémoire individuelle, l'artiste dit lui même que dans la vie "on a le sentiment de traverser en permanence un champs de mines, on voit les autres mourir autour de soi, alors que, sans raison, on reste". Mémoire individuelle aussi dans le sens ou chaque vêtement peut renvoyer à un proche, une personne justement, que nous avons connu, qui nous a quitté.

« Personne » prend donc ici deux sens contraires mais complémentaires : la multitude des êtres humains, et le vide quand ceux-ci sont partis. Et ce tas de vêtement monumental, est ce un entassement de cadavres anonymes, que la grue prend, mâche et oublie?

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C'est à chacun de choisir sa réalité dans cet "espace d'immersion" où la vie, les souvenirs et la mort s'entremêlent. La culpabilité aussi, ce qui rajoute à l'oppression. Nous sommes tous autant de matériaux qui permettent de faire vivre cette œuvre, car ce sont nos propres réflexions et nos propres émotions qui la nourrissent. L'artiste cherche à nous faire entre DANS l'oeuvre et il y parvient.

Le message principal que semble faire vouloir passer Boltansky, c'est de ne pas oublier, et il contribue à garder vivant les souvenirs en rendant un humble hommage aux victimes du passé.

Poignant.


Manifestation ouverte au public du 13 janvier au 21 février 2010 - Nef du Grand Palais

 











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commentaires

Eric 07/02/2010 00:05

Ca doit être magnifique. Mais plus encore d'être attentif à son propre ressenti durant une expo comme celle-ci.

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